Interview de Cabu (France Info, novembre 2002)
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Moi, j'ai connu René Goscinny, j'étais allé le voir
rue du Louvre, en 1962, Dargaud venait de racheter le titre Pilote qui
avait été lancé par RTL. Cette année-là,
je travaillais déjà chez Hara-Kiri, et on a eu une première
interdiction. Cavanna nous avait dit : "Je ne peux plus vous payer,
il va falloir que vous cherchiez du travail ailleurs." J'avais lu
dans un quotidien que Goscinny était devenu rédacteur en
chef de Pilote. Je connaissais son nom en tant que scénariste de
plusieurs bandes avant Astérix et Lucky Luke, il était déjà
connu comme scénariste. Il m'a pris tout de suite des dessins et
il m'a fait dessiner La Potachologie. C'était en 1962. -
Quel a été votre premier contact avec Goscinny ? Comment
a-t-il jugé votre travail ? -
Je lui ai apporté des dessins de souvenirs de collège. Il
m'a tout de suite dit : "Vous faites souvent ce grand élève,
dans le fond". Je lui dis : "oui, il est dans le fond, près
du radiateur". Il me répond : "C'est lui qu'il faut mettre
devant. C'est lui la vedette ! Il faut que vous lui trouviez un nom."
Alors, j'ai trouvé Le Grand Duduche. C'est lui qui m'a aidé.
C'était un vrai rédacteur en chef parce que c'était
un dessinateur. Car c'était un dessinateur au départ, qui
ne dessinait pas très bien, qui était meilleur scénariste
que dessinateur, mais il aimait le dessin et les dessinateurs. Goscinny
a découvert énormément de talents comme Gotlib ou
Fred. Il a découvert toute une génération de dessinateurs,
je crois que c'est lui qui en trouvé le plus ! -
Et des gens qui n'étaient pas obligatoirement de son univers, qui
ne partageaient pas forcément sa philosophie de la BD, comme Gébé
ou Druillet... -
C'est vrai. C'est lui qui a fait évoluer la bande dessinée.
Avant, c'était des petits Mickeys pour les enfants et lui, il en
a fait, je ne sais pas si on peut dire un art, mais certainement une vraie
histoire. -
Qu'est-ce qu'il vous a légué dans votre façon de
travailler aujourd'hui ? - Une acuité, une maniaquerie sur les détails. Comme c'était un dialoguiste, il fallait que chaque mot soit pesé, et il avait raison. Il fallait le minimum de mots, mais choisis à la perfection. Ses dialogues, vous pouvez le voir, sont ciselés. On ne peut pas changer un mot. Voila ce qu'il m'a appris. On peut dire que lui, il n'a jamais été remplacé. De même il y a des personnages, comme Coluche, qui n'ont jamais été remplacés. Pourtant, il y en a des dizaines derrière lui qui voudraient le remplacer mais lui n'a jamais été remplacé.
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